Liu Shipei : Exploration de la pensée de Maître Bao

n°8-9-10, 30 octobre 1907, « Théorie »

« Sans doute Maître Bao désirait-t-il l’égalité du plus grand nombre et la jouissance commune de la liberté la plus totale »

Mis à part Laozi et Zhuangzi, rares ont été les hommes instruits, en Chine, à se prononcer en faveur d’une abolition des gouvernements. Toutefois, durant les dynasties Wei et Jin1, bon nombre de lettrés-fonctionnaires se sont consacrés à l’étude des théories de l’école Lao-Zhuang, et l’on peut dire, au regard de tous les brillants discours à avoir été tenus au sujet de cette abolition, que Maître Bao fait véritablement figure de précurseur.


1. Dynastie (Cao) Wei 曹魏 (220-265 P.C.). Dynastie des Jin occidentaux 西晉 (265-316 P.C.) et orientaux 東晉 (317-420 P.C.).


Dans Le Maître qui embrasse la simplicité de Ge Hong, au chapitre « Réfutation [des thèses de] Maître Bao »2, il est dit : « Maître Pao [Bao], lecteur assidu des œuvres de Lao tseu [Laozi] et de Tchouang tseu [Zhuangzi], use de son habileté dialectique pour démontrer que les époques reculées sont supérieures aux temps présents, parce que les souverains y étaient inconnus. »3 L’auteur retranscrit ensuite les thèses dudit Maître Bao, dont le nom personnel était Jingyan, et qui vivait sous la dynastie des Jin occidentaux4. Quant auxdites thèses, sans doute faudrait-il les intituler : « Théorie sur l’absence de souverains »5. Mais à présent, recopions ci-dessous certains passages de l’ouvrage susmentionné, et tentons d’en percer les subtilités.


2. Ge Hong 葛洪 (283-343 P.C.), Baopuzi Jie Bao pian《抱樸子‧詰鮑篇》vers 317 P.C. Cf. Kristofer Schipper, « Ge Hong [Ko Hong] (283-343) », Encyclopædia Universalis [en ligne]. Disponible ici (consulté le 02/02/2021).

3. Cf. Jean Lévi, Éloge de l’anarchie par deux excentriques chinois, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2004, 92 p. Fort heureusement pour nous, Jean Lévi a traduit dans cet ouvrage le chapitre auquel fait ici référence Liu Shipei. N’ayant pas la prétention d’égaler cette excellente traduction, c’est à elle que nous recourrons chaque fois qu’un passage dudit chapitre se trouve cité au sein du présent article (signalé en italique et sur fond gris).

4. Supra note 1.

5. Texte original : wu jun lun 無君論. Plus littéralement : « Théorie du sans-souverain » ou du « sans-prince ». Cf. John A. Rapp, Daoism and Anarchism : Critiques of State Autonomy in Ancient and Modern China, London, Continuum, 2012, 292 p., ici cité et traduit par Nicolas Casaux, « Le taoïsme anarchiste contre la civilisation », Le Partage [en ligne]. Disponible ici (consulté le 02/02/2021) : « le terme taoïste Wei-Jin wujun signifie littéralement “sans prince” […] et possède une signification presque identique à celle du grec an-archos. » Cette proximité sémantique est également soulignée par Liu Shipei à la toute fin de cet article.


Les confucéens prétendent que l’Auguste Ciel, après avoir donné naissance au peuple, l’a doté d’un monarque. Mais le Ciel a-t-il une langue pour prodiguer ses conseils ?

Il s’agit ici pour Maître Bao de démonter la théorie selon laquelle la souveraineté royale se trouve conférée par les dieux6. En effet, si celle-ci n’est nullement conférée par les dieux, alors le souverain n’est plus qu’un homme comme un autre parmi la masse du peuple, et n’a donc pas lieu d’être honoré.


6. Texte original : junquan shen shou 君權神授. Une traduction moins littérale, mais culturellement située, serait : « théorie de la monarchie de droit divin ».


Les faibles se soumettent aux forts et les sots se laissent commander par les fourbes. Les rapports entre prince et sujets reposent sur cette soumission des faibles, comme le contrôle des masses ignorantes sur celle des sots. Ainsi l’esclavage et la corvée sont l’expression d’un rapport de force et d’intelligence entre les hommes où l’Azur n’a aucune part.

Ce que nous dit ce passage, c’est que le système monarchique doit son existence au fait que, jadis, des individus rusés sont parvenus, en usant de force et d’intelligence, à obtenir la soumission du peuple. Ce système s’avère être ainsi extrêmement inégal.

Dans l’indistinction primordiale l’absence de différenciation était la règle et la foule des êtres vivants trouvait sa joie dans la satisfaction de ses instincts. Il n’est pas dans la volonté des canneliers d’être écorcés ni dans celle des arbres à laque d’être incisés. Les oiseaux ont-ils demandé que l’on arrache leurs plumes ? Est-il dans la nature du cheval d’être poussé par le mors et la cravache et dans celle du bœuf d’être plié au joug ? Les germes de la fausseté et de l’artifice sont nés de là. On utilise la force des animaux, faisant ainsi violence à leur être. On tue la vie pour façonner des objets inutiles ; on attrape oiseaux et quadrupèdes pour se pourvoir en brimborions. On transperce des nez que la nature a créés intacts, on ligote des pattes que le ciel a faites libres. Est-ce le désir de la myriade des créatures ?

Ce que nous dit ce passage, c’est que rien n’est plus précieux à l’homme que de suivre sa nature. Maintenant, s’affubler de gouvernements, restreindre la liberté humaine, imposer à la population certains cadres stricts, cela signifie aller contre la nature humaine et s’apparente à de la pure coercition. Cela n’est certainement pas ce à quoi aspire ladite nature, et apparaît, qui plus est, en contradiction avec l’idée d’égalité.

On accable de corvées la multitude afin qu’elle assure l’entretien des officiers. Les nobles ont des prébendes tandis que le peuple vit dans la misère.

Ce dont il est question ici, c’est de la dissolution des classes que forment les gouvernants et les gouvernés. Les misères de ceux qui sont en bas procèdent toutes de ce que ceux qui sont au haut asservissent le peuple afin de s’entretenir. C’est pourquoi Maître Bao dénonce sévèrement ici l’injustice que représente l’asservissement du bas peuple.

Certes, un mort rappelé à la vie éprouve une grande joie ; mais n’est-il pas préférable de ne pas avoir traversé cette épreuve ? De même il vaut mieux ne pas avoir à les décliner que de refuser appointements et charges afin de se gagner une vaine gloire. La loyauté et l’équité ne resplendissent que dans un monde en proie aux convulsions. La piété filiale et l’amour parental ne brillent que lorsque les relations familiales se dissolvent.

Ce passage peut se résumer en une rigoureuse dénonciation de la fausse vertu. Un monde qui voit prospérer une telle vertu factice est un monde au sein duquel les populations se trouvent grandement accablées. Mieux vaut alors la liberté, de celle qui avait cours avant que la vertu ne se fasse jour.

Dans la haute antiquité il n’y avait ni prince ni sujets. On creusait des puits pour boire et l’on labourait la terre pour se nourrir. On réglait sa vie sur le soleil. On vivait dans l’insouciance sans jamais être importuné par le chagrin. Chacun se contentait de son lot, et personne ne cherchait à rivaliser avec autrui ni à exercer de charges. De gloire et d’infamie point. Nuls sentiers ne balafraient les montagnes. Ni barques ni ponts n’encombraient les cours d’eau. Les vallées ne communiquaient pas et personne ne songeait à s’emparer de territoires. Comme il n’existait pas de vastes rassemblements d’hommes la guerre était ignorée. On ne pillait pas les nids des oiseaux, on ne vidait pas les trous d’eau. Le phénix se posait dans la cour des maisons et les dragons s’ébattaient en troupeaux dans les parcs et les étangs. On pouvait marcher sur la queue des tigres et saisir dans ses mains des boas. Les mouettes ne s’envolaient pas quand on traversait les marais, lièvres et renards n’étaient pas saisis de frayeur quand on pénétrait dans les forêts. Le profit n’avait pas encore fait son apparition ; malheurs et troubles étaient inconnus. Lances et boucliers étaient sans emploi et il n’y avait ni murailles ni fossés. Les êtres s’ébattaient dans l’indistinction et s’oubliaient dans le Tao [dao], les maladies en prélevaient pas leur lourd tribut sur les hommes qui tous mouraient de vieillesse. Chacun gardait sa candeur native sans rouler dans son coeur de froids calculs. L’on bâfrait et l’on s’esclaffait ; on se tapait sur le ventre et on s’ébaudissait. La parole était franche et la conduite sans façons. Comment aurait-on songé à pressurer les humbles pour accaparer leurs biens et à instaurer des châtiments afin de les faire tomber sous le coup de la loi ?

La visée principale de ce passage est d’illustrer le fait qu’à l’origine, dans la plus haute antiquité, il n’y avait point de souverains, que les populations jouissaient de la liberté la plus totale, sans entretenir aucun esprit de rivalité, et sans qu’il n’existât ni félicité ni adversité, ni profit ni dommage, ni gloire ni infamie. À supposer que cela ait perduré, alors les souffrances dues aux levées d’impôts, aux châtiments, aux guerres, n’auraient jamais vu le jour. (À partir de « On ne pillait pas les nids des oiseaux » se trouve décrit un temps où l’individu se confondait avec les choses du monde extérieur7. Aussi, étant donné que l’esprit de rivalité n’était pas encore répandu, on n’attachait que bien peu d’importance aux mots. Quant au passage qui va de « On vivait dans l’insouciance » à « De gloire et d’infamie point. », il dépeint la joie qu’il y avait d’être libre ; quant à celui, enfin, commençant par « Nuls sentiers ne balafraient les montagnes » et finissant par « la guerre était ignorée », il rejoint le Laozi, où l’on peut lire que, dans la plus haute antiquité, « les gens mouraient à l’extrême de l’âge sans avoir eu l’occasion de se fréquenter »8).


7. Texte original : wu wo xiang wang zhi jing 物我相忘之境. Plus littéralement : « un état d’oubli réciproque entre soi et les choses ».

8. D’après la traduction de Claude Larre (chapitre 80). Cf. Lao Tseu, Le livre de la voie et de la vertu – Tao Te King, traduit du chinois par Claude Larre et préfacé par François Cheng, Desclée de Brouwer, 2019, 128 p.


Puis la décadence vint. On recourut à la ruse et à l’artifice. Ce fut la ruine de la vertu. On instaura la hiérarchie. On compliqua tout avec les génuflexions rituelles, les salamalecs et les prescriptions somptuaires. Les hauts bonnets de cérémonie et les vêtements chamarrés apparurent. On empila la terre et le bois en des tours qui percèrent la nue. On peinturlura en émeraude et en cinabre les poutres torsadées des palais. On arasa des montagnes pour dérober à la terre ses trésors, on plongea au fond des abysses pour en ramener des perles. Les princes rassemblèrent des monceaux de jade sans réussir à satisfaire leurs caprices, ils se procurèrent des montagnes d’or sans parvenir à subvenir à leurs dépenses. Vautrés dans le luxe et la débauche, ils outrageaient le fond primitif. L’homme s’éloigne chaque jour davantage de ses origines et tourne le dos un peu plus à la simplicité première.

Ce passage nous dit que tout système de classe naît d’une supercherie ; ainsi donc, institutions et régulations ne sont que des instruments dont la visée est de nuire au peuple et qui ne mènent en fin de compte qu’à une seule chose : permettre à ceux qui sont en haut de mener une vie fastueuse. Les fastes de ces derniers sont proportionnels aux souffrances du peuple. Il s’en suit que plus une époque se caractérise par des institutions et des régulations évoluées plus elle s’éloigne vraiment de ces temps ayant précédé l’avènement des gouvernements.

Que le prince prise les sages, et le peuple cherche à se faire une vaine réputation de vertu, qu’il convoite les biens matériels et il favorise la rapine. Car dès lors que l’on fait miroiter des objets susceptibles d’attiser les convoitises on ruine l’authenticité que l’homme abrite en son sein. Pouvoir et profit ouvrent la voie à l’accaparement et à la spoliation.

Il s’agit ici d’expliquer les raisons qui poussent le peuple à courir après la renommée et le profit. Si l’on veut que cela cesse, il convient alors d’abolir les titres de noblesse ainsi que les richesses.

Bientôt l’on se met à fabriquer des armes tranchantes, déchaînant le goût de la conquête. On craint que les arcs ne soient pas assez puissants, les cuirasses assez solides, les lances assez acérées, les boucliers assez épais. Mais sans guerres ni agressions, tous ces engins de mort seraient bons à mettre au rebut.

Ce passage relève de l’antimilitarisme. Les armes sont en réalité des instruments permettant aux souverains de tyranniser les populations incriminées.

Si le jade blanc ne pouvait être brisé y aurait-il des tablettes de cérémonie ? Si le Tao n’avait pas périclité, aurait-on eu besoin de se raccrocher à la bonté et à la justice ?

La fausse vertu n’est pas vertueuse, voilà en somme ce que nous dit ce passage.

C’est ainsi qu’il fut possible aux tyrans Kie [Jie] et Tcheou [Zhou] et à leurs émules de faire griller leur prochain à petit feu, de mettre à mort ceux qui leur adressaient des remontrances, de couper en rondelles les princes feudataires, de transformer en hachis les chefs territoriaux, de disséquer le coeur des sages et de scier les jambes de qui bon leur semblait ; ils se livrèrent aux pires excès de la barbarie, allant jusqu’à inventer le supplice de la poutre ardente. Si de tels individus étaient restés de simples particuliers, même dotés du plus mauvais fond et des désirs les plus monstrueux, jamais il ne leur aurait été loisible de se livrer à de telles exactions. Mais du fait qu’ils étaient princes, ils purent donner libre carrière à leurs appétits et lâcher la bride à leurs vices, si bien qu’ils mirent l’empire à feu et à sang.

Maître Bao dit ici que, si les souverains sont en capacité d’exercer leur tyrannie, c’est parce qu’ils jouissent du rang qui est le leur. À supposer que le rang de souverain soit aboli, et la tyrannie cessera d’être enfantée.

Ainsi l’institution des monarques est la cause de tous les maux.

D’après ce passage, la source de tous les maux à travers le monde est à chercher dans l’établissement de souverains et l’édification de systèmes de classe.

Comment agiter les bras quand ils sont pris dans les fers et faire preuve de résolution quand on se morfond dans la boue et la poussière ? [Dans une société où le maître des hommes tremble et se tourmente en haut dans son palais tandis qu’en bas le peuple se débat dans la misère].

Maître Bao dit ici que, dans un monde régit par les lois, chacun laisse échapper sa joie, chacun se trouve plongé dans l’anxiété et la détresse, et qu’il en va ainsi de tous, que l’on se situe en bas ou en haut [de la hiérarchie sociale].

[prétendre apporter la paix grâce aux rites et corriger les mœurs par les règlements me semble aussi vain que de vouloir endiguer les eaux du déluge avec une poignée de terre et obstruer avec le doigt la source jaillissante et insondable d’où proviennent les océans !]

Il est dit ici que, dans un monde où prédomine un système de classe, on peut bien se réclamer de la vertu ou des lois, on ne saurait vraiment en faire usage dans l’exercice du pouvoir.

Voici donc les propos de Maître Bao. En Chine, le « gouvernement » procède du « souverain ». Ainsi, parler en termes d’ « absence de souverains » revient à préconiser l’abolition des gouvernements, et cela rejoint finalement la théorie anarchiste9. Quant à vouloir détruire la vertu, délaisser la loi, dénoncer la guerre, déprécier la richesse, voilà autant de discours allant au fond des choses. Sans doute Maître Bao désirait-t-il l’égalité du plus grand nombre et la jouissance commune de la liberté la plus totale. En cela, ses théories sont encore plus remarquables que celles d’un Laozi et d’un Zhuangzi. S’il s’égare quelque peu en ce qu’il désire que les mœurs reviennent à ce qu’elles étaient durant la haute antiquité, il met néanmoins en lumière le fait que les primitifs étaient égaux, et cela est somme toute incontestable. Ge Hong réfuta ses thèses, mais cela vaut-il vraiment la peine d’en parler ? Rendons aux théories de Maître Bao l’hommage qui leur est dû.


9. Supra note 5.

Tian yi, Numéro combiné 8-9-10 (30 octobre 1907) : pp. 47-51. Signé : Shenshu [ i.e. Liu Shipei ]. Rubrique : «Théories». Réédité in : Liu He, Wan Shiguo, Tianyi Hengbao 天義·衡報 = Natural Justice & Equity, Beijing, Zhongguo renmin daxue chubanshe 中國人民大學出版社, 2016. pp.249-253.

Illustration : Wang Meng 王蒙 (1308-1385), Ge Zhichuan yiju tu《葛稚川移居圖》(détail).

Tentative de traduction par Jules Millet depuis le texte original chinois : Bao sheng xueshu fawei 《鮑生學術發微》

Le 11 février 2021.

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